Il y a aujourd’hui beaucoup de paroles autour du féminin.
Du féminin sacré.
Du retour à soi.
Et pourtant, quelque chose résiste encore. Quelque chose de profond, de douloureux, de collectif.
Car le féminin n’a pas seulement été oublié.
Il a été conditionné, déformé, contrôlé — et parfois même récupéré sous des formes séduisantes mais peu transformatrices.
Être une femme, aujourd’hui encore, c’est souvent apprendre à réussir dans un monde construit sur des valeurs qui ne respectent pas le vivant.
C’est apprendre à faire plus, à tenir, à prouver.
À faire comme un homme — non pas le masculin sacré, mais un masculin blessé devenu norme.
Le féminin n’est pas ce que l’on croit
Le féminin n’est ni faible, ni passif, ni soumis.
Il n’est pas non plus une caricature de douceur permanente ou de spiritualité hors-sol.
Le féminin est réceptivité, intuition, créativité, relation, profondeur, cyclicité.
Il est cette capacité à écouter avant d’agir.
À sentir avant de décider.
À créer à partir du corps, du cœur, du lien.
Et s’il est aujourd’hui si difficile à incarner, c’est parce que les femmes ont été historiquement punies pour l’avoir manifesté.
Le conditionnement : faire, produire, tenir
Beaucoup de femmes se sentent épuisées sans toujours comprendre pourquoi.
Elles ont pourtant « réussi ».
Elles ont coché les cases.
Elles ont appris à être fortes.
Mais à quel prix ?
Ce modèle dominant valorise l’effort constant, la performance, la maîtrise, la linéarité.
Il pousse à se couper du corps, des émotions, des rythmes naturels.
Il apprend à considérer la sensibilité comme une faiblesse et le repos comme une faute.
Et si l’émancipation des femmes avait parfois consisté à adopter un modèle qui ne nous respecte pas ?
Ce n’est pas une critique des hommes.
C’est une remise en question d’un système bâti sur un déséquilibre.
D’où je parle
Je me sens profondément reconnaissante des échos du féminisme.
Sans ces luttes, sans ces voix, sans ces ouvertures, beaucoup de possibles n’existeraient pas aujourd’hui.
Et pourtant, je ne me reconnais pas toujours dans ses revendications lorsqu’elles prennent une forme trop dure, trop frontale, trop yang.
Lorsqu’il s’agit encore de lutter, de conquérir, de s’imposer dans un monde inchangé — simplement en prenant sa place.
Je n’ai jamais vraiment réussi à réussir comme un homme.
Non pas par manque de volonté ou de capacité, mais parce que quelque chose en moi résistait.
Parce que ce mode de fonctionnement me coupait de mon corps, de mon rythme, de ma vérité profonde.
Bien sûr, comme tant d’autres femmes, j’ai vécu — et je vis encore — de nombreux conditionnements.
Des injonctions à être forte, performante, disponible, belle, sage…
Des attentes contradictoires.
Des héritages invisibles qui continuent de peser, même lorsque l’on croit s’en être libérée.
Car le problème n’est pas seulement individuel.
Il est collectif, culturel, systémique.
Nous portons en nous des structures qui nous dépassent, et que l’on ne peut pas déconstruire uniquement par la volonté.
Mon chemin, aujourd’hui, est à la fois intime et collectif.
Il consiste à détricoter ces conditionnements, patiemment, couche après couche.
À reconnaître ce qui m’habite encore, non pas pour m’y enfermer, mais pour m’en libérer.
Le travail que je fais — pour moi, et que je propose aux autres avec Retour à Soi — n’est pas une quête de réussite selon des critères extérieurs.
C’est une réappropriation.
De sa vie.
De son rythme.
De sa manière d’être au monde.
Sans avoir à continuer de porter des modèles qui ne nous ressemblent plus.
Sans reproduire, même inconsciemment, ce qui nous a éloignées de nous-mêmes.
Arrêter de vouloir faire comme un homme
Sortir de ce conditionnement ne signifie pas renoncer à l’action ou à l’ambition.
Cela signifie changer de source.
C’est passer du faire à l’être.
Du contrôle à l’écoute.
De la force qui force à la force qui soutient.
C’est réapprendre à :
- Honorer ses rythmes et ses cycles, sans chercher à les optimiser, les contrôler ou les médicaliser à outrance*
- Écouter le corps comme une boussole
- Accueillir le vide, le doute, le non-savoir
- Recevoir sans se justifier
- Changer de direction sans culpabilité
Ce n’est pas un retour en arrière.
C’est un retour à soi.
*Reconnaître les cycles ne devrait pas signifier les surveiller en permanence, les corriger ou les normaliser.
Il ne s’agit pas de nier l’apport de la médecine, mais de ne pas réduire le corps féminin à un dysfonctionnement potentiel.
Lorsque même la grossesse ou la ménopause devient un protocole à suivre plutôt qu’une expérience à vivre, quelque chose se perd : le lien sensible, la confiance, l’intelligence du corps.
Se réapproprier sa voie
Il n’y a pas une voie féminine.
Il y a ta voie.
Une voie parfois sinueuse, non linéaire, mouvante.
Une voie qui ne se laisse pas toujours expliquer, encore moins justifier.
Se réapproprier sa voie, c’est cesser de demander la permission d’exister.
C’est accepter que le sens ne soit pas toujours rationnel.
C’est faire confiance à cette intelligence intérieure longtemps étouffée.
L’union du féminin et du masculin en soi
Le féminin seul se dissout.
Le masculin seul se rigidifie.
L’enjeu n’est pas de choisir un camp, mais de réconcilier les polarités avant d’aller plus loin selon moi.
Un masculin intérieur capable de poser des cadres, de protéger, de passer à l’action.
Un féminin intérieur libre de ressentir, d’intuiter, de créer.
Quand le masculin se met au service du vivant,
et que le féminin ose se déployer sans se diminuer,
alors quelque chose s’aligne.
Cette union intérieure est une condition essentielle pour transformer nos relations, nos projets, et le monde que nous co-créons.
La rivalité féminine : une blessure organisée
L’un des plus grands freins à cette transformation est la rivalité entre femmes.
Elle n’est pas naturelle.
Elle est fabriquée.
Elle naît d’un système qui a appris aux femmes à se comparer, à se méfier, à se mesurer pour une place limitée.
Elle détourne l’énergie créatrice vers la compétition plutôt que la création.
Des femmes rivales ne changent pas le monde.
Des femmes solidaires, si.
Revenir à la sororité
La sororité n’est pas un idéal naïf.
Ce n’est pas s’aimer toutes, tout le temps.
C’est un engagement conscient.
Celui de traverser les jalousies, les blessures, les projections.
Celui de parler vrai.
Celui de ne plus reproduire ce qui nous a divisées.
Sans sororité, les femmes restent fragmentées.
Et tant que nous sommes divisées, d’autres continueront à créer le monde à notre place.
La sororité est un acte politique.
Et profondément spirituel.
Mais s’il nous manquait encore un mot pour sortir de ces polarités ?
Il existe un mot pour la fraternité.
Il existe un mot pour la sororité.
Mais il n’existe pas, en français courant, de mot aussi installé qui relie explicitement les deux, tout en portant cette conscience d’unité, de co-création et d’interdépendance.
Ce n’est pas un hasard.
La langue ne décrit pas seulement le monde : elle révèle la manière dont il a été pensé.
Et notre langue, comme notre culture, s’est construite sur une vision binaire, séparée, hiérarchisée du vivant.
D’abord l’un, puis l’autre.
D’abord le masculin, ensuite le féminin.
Puis la tentative de réparer ce qui a été effacé — sans toujours remettre en question la structure qui a produit la séparation.
Or ce dont il est question ici ne relève pas d’un équilibre entre deux camps.
Il ne s’agit pas de juxtaposer la fraternité et la sororité, ni de les fusionner au point de les dissoudre.
Il s’agit de quelque chose de plus vaste, de plus vivant.
Une alliance où le féminin et le masculin cessent d’être des oppositions pour redevenir des forces en dialogue.
Une alliance où les polarités ne s’affrontent plus, mais se reconnaissent, se soutiennent et co-créent.
Si aucun mot ne vient spontanément, c’est peut-être parce que le monde qu’il désigne n’est pas encore pleinement advenu.
Peut-être que ce mot n’existe pas encore parce qu’il ne peut naître que d’une expérience vécue, et non d’un concept.
Alors plutôt que de chercher à le nommer trop vite, peut-être pouvons-nous laisser la question ouverte.
Quel mot pourrions-nous créer pour dire cette alliance du vivant ?
Quel mot pourrait porter à la fois la différence et l’unité, la polarité et la communion, l’ancrage et le mouvement ?
Et si, pour une fois, le langage ne précédait pas l’expérience,
mais naissait d’elle ?
En guise d’ouverture
Il ne s’agit peut-être plus de sauver le féminin.
Ni de réparer le masculin.
Ni même de rééquilibrer des pôles opposés.
Il s’agit peut-être d’apprendre à habiter le vivant autrement.
De laisser le féminin et le masculin cesser d’être des identités figées,
pour redevenir des forces en mouvement, au service de la vie.
De reconnaître que nos blessures sont à la fois intimes et collectives,
et que leur guérison ne peut se faire ni seules, ni dans la lutte permanente.
Ce que nous avons à inventer aujourd’hui ne relève pas d’un nouveau modèle à imposer,
mais d’une manière plus juste d’être en relation —
avec soi, avec les autres, avec le monde.
Peut-être que le mot manque encore.
Peut-être que le langage viendra plus tard.
En attendant, il y a ce mouvement discret mais profond :
celui de femmes et d’hommes qui cessent de se conformer,
qui écoutent autrement,
qui co-créent depuis un lieu plus vivant.
Et c’est peut-être là que commence vraiment la transformation.
De tout Cœur



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