Vers une somatique enracinée et non coloniale
Je n’ai pas toujours su habiter mon corps.
Longtemps, je l’ai observé de l’extérieur et jugé, corrigé, analysé, beaucoup surveillé et maltraité. Comme si le corps était un territoire à gérer plutôt qu’un lieu à écouter. Et puis un jour, quelque chose a commencé à craquer : À travers la respiration consciente, j’ai renoué avec la somatique – qui vient du grec sôma (le corps vécu de l’intérieur). j’ai pu retrouvé un apaisement temporaire, un relâchement de tension, une ouverture à une vérité plus grande. Mais aussi une impression diffuse d’amnésie, parce que mon corps continue de murmurer, parler plus fort , hurler même parfois…
Est-ce qu’une partie essentielle du corps aurait été rendue muette et chercherait à se faire entendre encore plus ?
Cet article est né de là : d’un besoin de redonner au corps sa profondeur, sa mémoire, et son ancrage vivant.
Quand la somatique devient propre, lisse… et parfois oubliée
La somatique telle qu’elle est majoritairement transmise aujourd’hui en Occident m’a beaucoup apporté. Elle m’a appris à ralentir, à sentir finement, à reconnaître les signaux du système nerveux, à revenir dans l’instant.
Mais j’ai aussi senti ses limites.
Souvent, le corps y est abordé comme un système individuel à réguler. On cherche la sécurité, l’équilibre, la fonctionnalité. Le langage est précis, scientifique, rassurant. Et pourtant… quelque chose manque.
Le corps est rarement relié à l’histoire collective. Peu nommé dans ses héritages, ses ruptures, ses silences imposés. Comme si chaque corps commençait à la naissance, hors-sol, hors-lignée.
De par mon parcours , je suis sensible au trans-générationnel et je crois que le corps est un espace où l’histoire de nos lignées s’inscrit. Est-ce que mon corps contient la mémoire de mes ancêtres proches et lointain? Est-il relié à l’histoire commune des femmes persécutées, bafouées, soumises, modelées à une vision patriarcale ?
Avant la somatique : le corps vécu, relié, traversé
Bien avant que le mot somatique n’existe, les corps savaient déjà.
Dans de nombreuses cultures ancestrales, le corps n’était pas un objet d’observation, mais un lieu de passage. Passage des ancêtres, des émotions, des saisons, des traumas, des joies aussi. Le corps ne se possédait pas : il se transmettait.
On ne parlait pas de « pratique corporelle ». On dansait, on chantait, on marchait, on pleurait ensemble. Le mouvement était rythmique, répétitif, parfois extatique. Le soin passait par le collectif, par le rituel, par la reconnaissance.
Le corps n’était jamais seul.
La colonisation n’a pas seulement pris des terres. Elle a aussi désynchronisé les corps, rompu les transmissions, discrédité ces savoirs incarnés en les qualifiant de primitifs ou irrationnels.
Puis, paradoxalement, certains de ces principes sont revenus… renommés, validés, blanchis. Coupés de leur racine.
Et si le corps n’était pas un problème à résoudre, mais une mémoire à écouter ?
Petit à petit, j’ai cessé de demander à mon corps : « Qu’est-ce qui ne va pas ? »
J’ai commencé à lui demander : « De quoi te souviens-tu ? »
Une tension dans la gorge n’était plus seulement un stress à relâcher, mais peut-être une mémoire de paroles retenues. Un ventre noué n’était plus une faiblesse, mais une stratégie ancienne de survie. Un dos fatigué n’était plus un défaut postural, mais la trace de charges portées pour d’autres.
Lire le corps comme un lieu de mémoire, c’est changer radicalement de regard.
Ce n’est plus chercher à réparer. C’est reconnaître.
Pour celles qui souffrent de leur poids
Pour certaines d’entre nous, la mémoire du corps s’exprime aussi à travers le poids. Un corps qui garde, qui retient, qui s’épaissit n’est pas forcément un corps en échec. Il est souvent un corps qui a appris à protéger, à amortir, à survivre.
Et si, au lieu de lui demander d’être plus léger, on commençait par l’écouter ? Non pas pour le changer, mais pour comprendre ce qu’il a porté trop longtemps seul.
C’est de cet endroit-là qu’est né Légère. Pas comme une méthode pour transformer le corps, mais comme un espace pour transformer la relation. Un chemin pour déposer un peu du poids intérieur — celui qui ne se mesure pas sur une balance.
Une écoute lente, sensorielle, non violente
Lire la mémoire du corps ne demande aucune performance.
Cela commence souvent très simplement : une main posée, un souffle qui s’allonge, un micro-mouvement qui apparaît. Parfois une image, parfois rien. Et c’est très bien ainsi.
J’ai appris à ne pas forcer le sens. À laisser les sensations parler leur propre langue. Le corps ne raconte pas en phrases claires. Il murmure, il répète, il se tait aussi.
Certaines mémoires semblent trop grandes pour une seule vie. Elles sont là « depuis toujours ». Elles ne correspondent à aucun souvenir précis. Longtemps, je les ai prises pour des anomalies.
Aujourd’hui, j’apprends à les voir comme des héritages.
Dans de nombreuses traditions, on dirait simplement : « Ce n’est pas seulement à toi. »
Et cette phrase, à elle seule, allège déjà beaucoup.
Renouer avec une somatique enracinée aujourd’hui
Pour moi, renouer avec une somatique non coloniale ne signifie pas aller chercher des rituels lointains ou exotiques. Cela commence ici, maintenant, dans des gestes très simples.
Marcher en sentant le rythme naturel du pas. Se balancer. Fredonner sans but esthétique. Respirer avec le ventre. Bouger sans miroir. Retrouver le rythme, cet élément que la modernité a tant fragmenté.
C’est aussi sortir de l’hyper-individualisme. Pratiquer parfois à plusieurs. Écouter les récits corporels des autres. Se laisser réguler par la présence, par la résonance.
Et surtout, accepter que ce chemin ne soit pas toujours confortable.
Une somatique enracinée est vivante. Elle peut être trouble, émotionnelle, désordonnée. Elle n’est pas toujours « apaisante ». Mais elle est vraie.
De la neutralité à la responsabilité
Il n’existe pas de corps neutre.
J’ai compris que nos corps sont situés. Ils ne flottent pas dans le vide. Chaque corps est enraciné dans une histoire, un lieu, une culture, une lignée.
Il porte les expériences, les joies et les douleurs des ancêtres. Il garde la mémoire des luttes sociales, des discriminations, des silences imposés. Il se souvient de la terre sur laquelle il a marché, de la lumière qui l’a caressé, du rythme de la vie qui l’entoure.
Prétendre le contraire, c’est parfois continuer à effacer.
S’asseoir avec ce corps, c’est s’asseoir avec un territoire vivant, chargé de récits invisibles. L’écouter, c’est écouter l’histoire de soi, et de celles et ceux qui nous ont précédé·e·s, de façon douce et incarnée.
Lire le corps comme un lieu de mémoire, c’est accepter cette complexité. C’est refuser de réduire le soin à une technique. C’est comprendre que certaines douleurs demandent moins une solution qu’une présence consciente.
En guise de conclusion
Aujourd’hui, quand une sensation inconfortable apparaît, je n’essaie plus immédiatement de la faire disparaître.
Je lui demande : « À quoi as-tu permis que je survive ? », « que veux-tu me montrer que je ne reconnais pas encore? »
Souvent, la réponse ne vient pas en mots. Mais quelque chose se détend. Comme si le corps se sentait enfin entendu.
Peut-être que décoloniser la somatique commence là : non pas en rejetant ce qui existe, mais en réinscrivant le corps dans le vivant, la mémoire et la relation.
Le corps n’est pas un projet à optimiser.
Il est une terre habitée.
Avec Amour



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